Le journalisme citoyen des nouveaux médias

« On doit s’attendre à voir les témoins en place qui participent désormais en direct aux discussions globales sur des plateformes numériques. C’est encore un exemple de l’importance des médias sociaux pour nous aider à comprendre le déroulement des événements partout dans le monde. »

-Dr. Peter Chow-White, professeur à l’université de Simon Fraser, juste après la mort d’Osama Bin-Laden en 2011

Dans l’ère des nouveaux médias, le partage des infos ne sera plus jamais le même. Nous vivons dans un monde où les journalistes aspirants ne rencontrent pas les mêmes obstacles logistiques du passé. Les plateformes de partage et les smartphones peu coûteux garantissent une faible barrière à l’entrée du journalisme indépendant. En outre, si un contenu est suffisamment liké et partagé, peu importe qui vous êtes ou pour qui vous travaillez, votre contribution aura éventuellement un effet viral. Rappelons qu’un contenu intéressant, choquant, ou scandaleux mis sur Facebook par un inconnu risque de se propager dans le monde entier du jour au lendemain. Certes, parfois le contenu en question n’est qu’une vidéo vachement débile, mais parfois ce qui est partagé est d’une importance sociale capitale. Même les médias les plus puissants et les plus établis ne peuvent plus se passer de journalisme citoyen. Effectivement, on voit souvent des reportages professionnels sur les reportages amateurs, et tout d’un coup cela devient du méta-journalisme ! C’est la nouvelle normalité, il faut alors qu’on s’y fasse. 

Pour mieux illustrer l’impact du journalisme citoyen, prenons comme exemple le Printemps arabequi éclate d’abord en Tunisie à la fin de 2010 et au début de 2011. Comment comprendre le rôle des nouveaux médias dans cette affaire internationale ? Commençons par le fait que le niveau de vie au Moyen-Orient était anormalement bas à l’époque, et les conditions sociales pour une révolution étaient déjà en place. Or, le plus gros défi dans un contexte révolutionnaire est la mobilisation des gens et cela reste bien difficile quand les médias traditionnels sont trop influencés ou carrément contrôlés par l’État. Comment faire naître une révolution sans une véritable liberté de la presse ? Dans ce cas, et puisqu’on est dans l’ère numérique, on change de plateforme et on s’organise sur internet ! Les premières images et vidéos des manifestations en Tunisie commencent à circuler sur Twitter grâce à des téléphones portables sur place. Les manifestants tunisiens s’organisent sur Facebook et partagent des révélations les plus accablantes de leur président corrompu sur WikiLeaks. Les efforts gouvernementaux de bloquer ces services sont trop peu et arrivent trop tard, et la transition tunisienne vers la démocratie est devenue imparable. 

Dans l’ancien paradigme des médias, la diffusion des informations se faisait par les parties les plus puissantes : qui contrôle le médium contrôle le message. On ne peut faire autrement sous une dictature que de s’informer par les médias nationaux. Rappelons donc ici que c’est le modèle descendant qui garantit la communication verticale de l’État aux citoyens opprimés. Pour qu’une révolution prenne forme, il est nécessaire qu’il y ait une communication horizontale entre de très nombreuses personnes. Ce sont justement les nouveaux médias qui permettent une telle communication, et cette leçon a été vite apprise par les pays voisins de la Tunisie. Petit à petit, le monde arabe s’est mis à exploiter les outils numériques pour s’organiser et pour renverser des régimes politiques. Somme toute, plusieurs pays se sont impliqués à divers degrés dans les efforts révolutionnaires de 2011 : La Tunisie, la Jordanie, l’Égypte, le Yémen, la Libye, le Maroc et la Syrie. 

On affirme cependant que le succès des révoltes dans ces pays s’explique par d’autres facteurs. Certains critiques doutent de l’ampleur de l’importance des nouveaux médias dans le Printemps arabe et il serait peut-être injuste de tirer des conclusions trop hâtives à ce sujet. C’est une vérité historique que les révolutions du passé ne comptaient pas sur l’omniprésence des téléphones portables. On pourrait justement se poser la question si le rôle joué par les nouveaux médias n’a été que facilitateur au lieu d’être le facteur décisif ou déterminant du succès. Il est vrai qu’on ne saura peut-être jamais combien cette révolution s’est accélérée par les réseaux sociaux ou par le journalisme citoyen. Ce qui est certain, c’est que ceux qui cherchent à se libérer devront prendre compte de nouvelles méthodes pour galvaniser les gens et les amener à s’engager contre l’oppression. Évidemment, une révolution ne se fait pas toute seule et personne ne nie le besoin de rassembler les forces par tous les moyens possibles. On voit dans les nouveaux médias une démarche possible et efficace pour éliminer une source majeure de friction dans la communication fluide entre citoyens. Les détracteurs ignorent les outils modernes de la communication à leurs risques et périls. 

Dans son livre Arabesques, l’auteur algérien Ahmed Bensaada va même jusqu’à dire que les révoltes arabes ont bénéficié du soutien direct des États-Unis et de ses entreprises de haute technologie. Parfois taxé de conspirationniste, Bensaada note qu’il y avait à l’époque des initiatives américaines discrètes pour former et financier les militants les plus prometteurs pour qu’ils puissent être en mesure d’exploiter de nouvelles technologies de la communication. Cet auteur suggère ensuite qu’il serait naïf de croire qu’il s’agit des mouvements spontanés dans ce coin du monde. A-t-il raison, ou promeut-il les théories du complot ? Quel était le rôle véritable des États-Unis dans cette affaire ? C’est difficile de déterminer la vérité, car les « preuves » de Bensaada reposent en grande partie sur les fuites non vérifiées de WikiLeaks. On ne peut exclure que ce soit vrai, mais en même temps, la prudence est de rigueur. Quoi qu’il en soit, c’est désormais certain : de nos jours, il est de plus en plus évident que la chute de régimes commence en ligne. Par conséquent, les renversements politiques ne seraient possibles que par les services numériques tels que Facebook et Twitter qui, par ailleurs, comptent des milliers de journalistes citoyens. Avant de conclure cette leçon, ne peignons pas une image trop optimiste de cette situation en pleine évolution, car comme nous le verrons plus tard, ce sont récemment les régimes autocratiques qui se servent de nouveaux médias pour diffuser de fausses informations. On voit de nombreuses tentatives audacieuses de combattre le feu par le feu, et c’est malheureusement la démocratie informée qui risque de brûler. Soyons réalistes, les nouveaux médias n’apportent pas que des bienfaits ! Ils nous exposent également (et de plus en plus) à des campagnes de désinformation et de propagande, et cela est un enjeu qui devrait nous concerner tous. 

Tableau 3 : Exemples du journalisme citoyen dans l’ère numérique

L’événement Nouveaux MédiasRésultats
Le printemps arabeTwitter, YouTube, FacebookCoups d’état ; départs de chefs de l’État ; changements de gouvernement, de constitution ; de nouvelles élections ; guerres civiles 
L’affaire Walter Scott (dans laquelle un homme noir pas armé a été tué par un policier blanc)Filmé sur un smartphone par un passant et ensuite partagé sur les réseaux sociaux en 2015Le renvoi du policier ; son emprisonnement ; des caméras corporelles obligatoires pour tous les policiers de la ville
#balanceTonPorc #moiAussiPropagé par des mots-dièse (mots-clic, hashtags)Libération de la parole des femmes ; Plaintes pour agression sexuelle et viol augmentent nettement en 2017 ; l’effet domino après la dénonciation de Harvey Weinstein 


Quelques questions de réflexion 

Quel serait l’avantage ou l’intérêt du journalisme citoyen dans un pays déjà libre et démocratique ? 

Connaissez-vous un exemple d’une histoire importante qui est sortie au grand jour grâce au journalisme citoyen ? Qu’est-ce qui s’est passé ? 


Tâches pour aller plus loin

Les réseaux sociaux et médias francophones utilisaient de préférence le mot-dièse #balanceTonPorcau lieu de #moiAussi. Croyez-vous que la formulation française exige une intervention différente ou plus radicale ? Pourquoi ou pourquoi pas ?  

Recherchez : Qui est Neda Agha-Soltan ? Pourquoi est-elle souvent évoquée dans cette conversation sur les nouveaux médias, et de quoi est-elle devenue un symbole ? 


Stylistique – le doute

Vous avez sans doute des doutes sur l’expression du doute en français ! Notez que le mode utilisé pour exprimer le doute est très souvent le subjonctif : 

Nous doutons que les nouveaux médias soient une solution miracle aux problèmes du pays. 

Il est douteux que Snapchat ait joué un rôle important dans cette affaire. 

En ce qui concerne la négation du doute, la subordonnée est, en règle générale, suivie par l’indicatif.

On ne doute pas que le printemps arabe fait partie de cette histoire. 

Il n’est pas douteux que les révolutions ont commencé en 2011. 

Il est hors de doute que les réseaux sociaux ont permis une communication fluide entre citoyens. 

On voit cependant des exceptions lorsque la négation est faible, ou lorsque la chose en question est peu probable. 

Nous ne doutons pas que cette affaire soit un peu compliquée, pourtant… 

Attention : la formulation « se douter que » veut dire « soupçonner/croire savoir que » et la subordonnée est suivie par l’indicatif (il y a effectivement dans ce cas moins de doute !)

Je me doute que le journalisme citoyen est important. 

(Il me semble probable que le journalisme citoyen est important.)

Examinons maintenant le sens de s’en douter

Je m’en doutais bien → Je le savais !

Je ne m’en doutais pas → Je n’aurais pas imaginé 

Bon usage : on trouve parfois l’emploi du subjonctif dans les phrases qui expriment la certitude. Bien qu’on puisse considérer cela comme une faute, il est assez commun de tomber sur une phrase comme « il n’y a pas de doute que la Tunisie ait joué un rôle important »

À vous ! En gardant le thème du cours à l’esprit, essayez de formuler trois phrases originales avec des structures de doute.


Notes et suggestions de lecture 

USA Today – édition internationale (le 4 mai 2011) : Citation du professeur Chow-White
❏ https://www.pressreader.com/usa/usa-today-international-edition/20110504/282746288335024

The Conversation : Journalisme et les réseaux sociaux ❏https://theconversation.com/how-investigative-journalists-are-using-social-media-to-uncover-the-truth-66393

Open Edition : Comment l’usage de Twitter a changé les pratiques journalistiques
❏ https://journals.openedition.org/communication/8660

Arabesques : Enquête sur le rôle des États-Unis dans les révoltes arabes (2015)
https://www.amazon.fr/Arabesque-Enquête-Etats-Unis-révoltes-arabes/dp/2930827025

Le Monde : Balance ton porc : la parole se libère sur Twitter ❏https://www.lemonde.fr/pixels/article/2017/10/15/balancetonporc-la-parole-se-libere-sur-twitter_5201151_4408996.html